
Je connais une toile. La Dormeuse. Au centre, une femme allongée, comme une Reine et puis comme un coquillage drapé de ses cassures. Autour d’elle, sur les murs d’une chambre qui est en même temps une forêt et des roches éclatées, on découvre, accrochés l’un au dessous de l’autre, comme dans les tombeaux égyptiens, des ex-voto, qui racontent en images a vie de celle qui dort, le calendrier de ses bijoux et de ses saisons.
Lorsqu’elle chante, c’est la même chambre. La même solitude dans la montagne noire. Et ses chansons, accrochées l’une au dessous de l’autre, sont les rêves qu’elle ne sait pas.
Tout est dans les sommeils. Dans cette frange indécise qui ressemble à l’hypnose, au rêve éveillé, au chien et loup.
- Quand je chante, on pourrait me couper un membre, me planter un poignard dans le dos, je ne sentirais rien.
Ceci, que vous pouvez ne pas croire : avant d’entrer en scène, elle se coupe un doigt. Assez profondément. Elle saigne. Elle vient jusqu’au piano, commence à jouer. Le sang s’arrête. Une heure plus tard, à la sortie de scène, elle saigne à nouveau.
(Attention. Il y a une Barbara bien vivante, je le sais. Une Barbara qui vit ses journées, qui achète des bottes et des casquettes, qui a des fous rires, qui regarde la télévision, qui n’aime pas les lapins, qui parle aux chiens comme à des hommes, qui fait des imitations, qui tricote des écharpes, qui prend des colères aussi en regardant les gens bien en face, et, croyez-moi, c’est sans hypnose, sans rêve éveillé : ça part bien droit, bien franc, et ça claque. Il y a une Barbara de démarches et de charlestons, avec des allures de grande bringue. Une Barbara de petits restaurants à couscous, du côté de la Goutte d’or. Je le sais parfaitement. Il y a aussi une Barbara qui chante les chansons des autres, celle de l’Ecluse et des petites boîtes de la rive gauche, aux environs des années 60, et qu’elle s’amuse à faire renaître lorsqu’elle a toute une soirée devant elle. C’est celle des « Flamandes » de Brel, de « La Complainte des filles de joie » de Brassens, celle qui s’enroule dans des boas de plumes pour roucouler « Le Grand Frisé », et lève la jambe pour scander « Les P’tits Gâteaux ». Aujourd’hui, parce que le succès est venu, il est de bon ton de dire : « Moi, je l’ai toujours admirée. Quand elle chantait « La Joconde », à l’Ecluse, je savais déjà que c’était quelqu’un ». Oui et non. C’était elle, bien sûr, avec sa voix, ses gestes brusques, son piano. Mais ce n’était pas encore celle dont je parle. Elle chantait bien éveillée. Celle dont je parle chante dans son sommeil).
Ceux qui sortent la nuit, qui se fient au hasard, qui dévisagent l’ombre, savent qu’un moment vient parfois, sans qu’on l’attende, où quelqu’un se met à parler, qui est vous, et que vous ne surveillez plus. Quelqu’un qui dit tout, à haute voix, sans bien savoir s'il est seul ou si quelqu’un d’autre l’écoute. N’importe où. Sur un banc, entre les arbres, dans l’arrière-salle d’un café encore ouvert. La confidence naît d’elle-même, s’impose, se veut absolue jusqu’à l’impudeur, comme une plainte solitaire. C’est le silence qui répond. Un silence qui vous accompagne, qui respire en même temps que vous, qui a peut-être vos yeux, qui n’interroge pas, mais garde chaque mot, et s’éloigne lorsque tout est dit, sans un geste d’adieu.
Ce moment-là, pour elle, c’est chaque fois qu’elle chante.
(Je reviens aux petites boîtes de la rive gauche. C’est grand comme deux mouchoirs. On est sur les gens. On les voit. Comment parler à des visages ? C’est depuis qu’elle a de plus larges scènes qu’elle peut élever autour d’elle un jardin de silence, et trouver la force de tout avouer. Le public n’est plus qu’une respiration, une sorte de fleuve d’où ne monte qu’une rumeur attentive, et parfois, on pense à un prisonnier de l’autre côté d’un mur qui frappe dans ses mains, très vite, pour faire comprendre qu’il a tout entendu).
Autrefois les femmes chinoises, qui refusaient d’ouvrir leurs robes devant les médecins, se servaient de petites statues d’ivoire pour indiquer du doigt où elles avaient mal.
Jamais elle n’ouvre sa robe. Mais, lorsqu’elle est en scène, elle arrache tout. Parce qu’elle n’est plus elle-même. Dans le secret de sa loge, elle s’est longuement transformée. Elle est devenue sa propre statue d’ivoire.