Barbara ou Les Parenthèses

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Chapitre 8

Les morts.

Ils reviennent la nuit. A la lumière froide de la lune. Dans lesjardins qui n’en sont plus. Ceux qui ne vivent pas avec leurs morts à côté d’eux, comme des compagnons de route, ne savent combien il faut ralentir sa marche pour aller à leur pas. C’est la nuit seulement, lorsque les visages pris par le sommeil sont à leur image, qu’ils se mettent à vivre plus vite. Leur voix s’élève. Ils racontent une existence fragmentaire, sautant d’un mot à l’autre, d’une image à l’autre, comme des fenêtres qui s’ouvrent à peine et se referment. Ils ne disent pas toujours leur nom. Qui es-tu pour me revenir ?

Depuis son enfance.

Dans ses rêves déjà, il y avait des morts. Et dans sa chambre, des voix qui l’éveillaient. Elle n’avait pas peur. Elle ne savait ce qu’ils attendaient d’elle, mais elle était prête. Déjà ils l’entraînaient au dehors, dans des voyages impatientés, à la recherche d’un repos qu’ils ne trouvaient pas.

La solitude, c’est vivre avec ses morts.

Les vivants ne remplacent pas. Personne. Jamais.

La solitude, c’est dormir dans des chambres où les morts se tiennent debout contre le mur. Et tout ce qui est la vie, de l’autre côté du mur, les autres, les vivants, ont une odeur de cendres.

La révolte est vaine. On a beau secouer la tête, appeler à l’aide. On a beau recommencer la rengaine, s’obliger à danser la valse - je veux encore rouler des hanches, je veux me souler de printemps - on a beau crier des noims, des prénoms - Pierre, Pierre, Pierre - on a beau fermer les yeux, rechercher des images, se souvenir des jardins, des plages, des maisons, on sait qu’on n’échappera pas.

- Je suis revenue.

L’ombre à tête de chien n’a pas besoin de parler haut. Dans le silence de la nuit, on entend son moindre souffle.

- Me voilà.

- Les morts sont autour d’elle.

Ce n’est pas la tentation de les rejoindre. Ce n’est pas : « Attendez-moi, je viens avec vous. » Non. C’est : « Qu’attendez-vous de moi ? Moi qui suis en vie, moi qui n’ai pas achevé mon voyage. Moi qui marche avec votre poids, si lourd, dans mes bagages. Attendez-vous que ma vie prolonge la vôtre ? » 

(Il ne faut pas parler des enfants. Je le sais. Mais dans l’incendie de Bruxelles, parmi les cendre, il y en avait un.)

D’une année à l’autre, ils sont plus nombreux. L’annonce de leur mort se fait de toutes les façons. Dans le courrier, une lettre : c’est une mère qui pleure son fils, et qui le pleure comme une maîtresse, et qui recherche celle qui l’a aimée. Le téléphone : une voiture a quitté la route, et celle qui chantait si bien les cantates s’est tue. Quelu’un qui frappe à la porte de la loge, avec un message.

Il pleut sur Nantes
Donne-moi la main


Un message trop longtemps attendu. Si longtemps qu’elle avait cessé d’attendre. C’était déjà comme une mort. Et brusquement, un appel déchire le silence. Le dernier. Elle s’éveille. Tout se remet à vivre, et d’abord l’espoir. Il faut faire très vite.

Il a demandé à vous voir.

(Elle chantait à l’Ecluse. Elle va jusqu’au bout de son tour de chant, puis, sans prendre le temps de se démaquiller ni de se changer, elle part en voiture, la nuit, sans savoir où elle va.)

Il faut écouter toute la chanson. Sa plus secrète, sa plus profonde confidence.

Depuis qu’il s’en était allé
Longtemps je l’avais espéré
Ce vagabond, ce disparu
Voilà qu’il m’était revenu.


(Pendant ce long voyage jusqu’à Nantes, elle retrouve soudain son enfance. Elle voit une petite fille avec des ânes, avec des bateaux à roues, avec une voiture d’enfant où sont endormis son frère et sa soeur. Elle voit des hôtels, des valises, des trains. Un jour, nous étions à Grenoble, elle me dit : « Il y a près d’ici un petit village où j’ai passé une grande partie de mon enfance, pendant l’occupation, vers 1943. » Je n’ai pas été à Saint-Marcellin. J’y aurais vu des rues, des maisons. Cela ne m’aurait rien appris. Avec elle, les lieux n’ont aucune réalité. Ce qui reste vivant c’est le souvenir qu’elle en garde. Pendant ce long voyage de nuit, elle retrouve, pour un temps très bref, ses années de soleil. Ce vagabond, ce disparu. Ce soleil qui disparaît un soir, qui rejette le monde à la nuit, et jamais plus ne revient. La terre s’arrête de tourner. C’est la nuit pour toujours. C’est la lune froide, le désert. Elle ne le supporte pas. Elle disparaît à son tour. C’est Bruxelles. Tout ce qui ressemble au soleil, avec la force du mensonge, fait illusion pour un temps : la rose, le feu, l’éclat d’un visage de vingt ans. Les incendies s’allument. Elle sy brûle, renaît d’elle-même, revient à Paris, méconnaissable. Son professeur de chant, qui ne l’a pas vue pendant toutes ces années, me dira : « C’est à son regard que j’ai fini par la reconnaître. » Le soleil n’a toujours pas quitté ses retraites. Il fait de plus en plus froid. Et soudain il y a comme une lueur au bord de l’horizon. Un signe. Un espoir. Elle ne prend pas le temps de comprendre. Elle saute dans une voiture.)

Il voulait avant de mourir
Se réchauffer à mon sourire
Mais il mourut à la nuit même
Sans un adieu, sans un je t’aime


Depuis, il y a des pierres et des roses sur une tombe, au chemin qui borde la mer. Mais, la nuit, lorsque s’élève la voix de la solitude, quelqu’un est debout contre le mur.

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