
Les ex-voto.
Jusqu’ici, j’ai tourné dans la chambre. Maintenant, je m’arrête devant chaque mur, et je déchiffre.
Est-ce la main de Dieu
Est-ce la main de Diable
Qui a mis cette rose
Au jardin que voilà
Je ne m’étonne pas que ce soit la première image. Déjà, dans les rues d’Odessa, le parfum des roses parlait de l’Orient. Et dans les déserts, sous les pieds des petits chevaux cerclés d’argent, elles naissent parfois du sable et se figent.
La rose. Toujours avec elle, dans le secret de sa loge, dans le reflet de son miroir, comme une promeese et comme un exemple. Toujours rouge. Toujours offerte. Retrouvée d’une chanson à l’autre, la seule fleur, la fleur d’amour, la seule beauté reconnue à genoux, comme si c’était chaque fois le printemps. Un brusque incendie. Une flamme vive qui dévore tout. Un anneau de métal rougi au feu. Un cri. Mais, lorsque le feu retombe, lorsque le petit matin se lève, ce n’est plus qu’une poignée de pétales fanés, qu’on froisse d’une main, et qu’on jette. Un peu de cendres.
C’est ainsi lorsqu’elle est en scène. Cette même flamme haute, ce même cri bref. Puis un rideau se ferme, les projecteurs s’éteignent. Peu importe cette mort. Une autre fleur naîtra demain. Ce qui importe, c’est d’avoir eu la force de brûler.
Voici l’exemple, il y a la promesse.
Sur la seconde image, je découvre un Jésus.
Il avait presque vingt ans
Fallait, fallait voir
Sa gueule, c’était bouleversant
Fallait voir pour croire
Un garçon, tout juste sorti de l’enfance.
Il avait presque vingt ans
Et la peau si douce
J’ai cueilli du bout des dents
La fleur de sa bouche
Comme dans les jardins. En sachant que c’est pour un soir. En sachant que ce printemps-là, le printemps de cette jeunesse-là, la plus belle, est celui qui ne revient jamais. Des roses, il en refleurit sans cesse, d’année en année, sur le bois des mêmes rosiers. Mais vingt ans, sur un visage, c’est un éclat bref, c’est un jour qui passe vite, c’est l’incendie le plus violent, et, si on avance la main, c’est la plus profonde brûlure. Elle le sait. Elle reste lucide. Elle n’a rien d’une tête qui se perd. La passion aveugle, il y a longtemps qu’elle en est revenue. C’est en pleine conscience qu’elle l’écoute parler, son Jésus, tu parles, tu parles, car ce jeu, elle en connaît parfaitement la règle, j’aime beaucoup les enfants, j’ai l’esprit de famille. En avançant la main, elle sait exactement ce qu’elle veut et où elle va.
Et c’est le miracle. Chaque fois le même miracle. Pendant le temps du jeu tout s’efface. Le passé, la mémoire, les blessures. Tout est neuf : le coeur et le corps. Viens, je te ferai le serment qu’avant toi y avait pas d’avant. On remonte, d’un saut, vers les sources de l’enfance, vers cette petite fille qui ne savait rien et qui attendait tout. On se le dit et on y croit que c’est pour la première fois. Vers cet instant où l’amour n’était qu’un sourire, une attente, une rêverie. Vers cet instant de l’innocence, du paradis ensoleillé, où personne encore n’avait avancé la main, où personne n’avait dit : je t’aime. Ah ! redis-le, redis-le moi que je suis ta première fois. Tout le temps que dure le jeu. Avec une force d’illusion et de mensonge qui se retrouve toujours aussi vive. A chaque fois, à chaque fois… A tel point que c’en est merveilleux, qu’on a le rire dans la gorge. C’est la seule façon de garder ses vingt ans, de s’accrocher à son bel âge. Ah ! pouvoir encore et toujours s’aimer et mentir d’amour. Le reste de la vie compte peu. Ce qui compte, c’est cette force-là : mentir d’amour.
Lorsque le jeu s’achève, tour reprend sa place. On fait un geste d’adieu, un seul, qui ressemble à celui qu’on a eu lorsque la rose est fanée : une main qui froisse les pétales et les jette. Ensuite, il y a comme une brève amertume, une sorte de fatigue, une blessure nouvelle laisse sa marque sur le visage. Mais déjà, au plus secret de soi, on sait qu’au prochain Jésus, le jeu va reprendre.
Et il reprend. Le lendemain. Comme une valse. La valse qui nous fait la peau douce. On se la chante, on se la fredonne. Les yeux fermés. En oubliant tout. Ni nom, ni adresse, ni famille, ni passeport. Simlplement le temps de la valse. Un pas, puis un autre - un mot, puis un autre. Un joli jeu, toujours le même. Une rengaine. Nous prendrons le train pour Capri la belle, pour Capri la belle avant la saison. Des projets qu’on forme, comme tous les amoureux, les mêmes projets, pour s’imaginer qu’on leur ressemble. Juste à l’aube grise, demain c’est Venise, chante barcarolle, j’irai en gondole. On n’ira jamais à la gare de Lyon, mais pendant un temps on y croit. Et on valse. De plus en plus vite. Pour perdre la tête, pour que tout se brouille, pour qu’on ne voit pas qu’il a foutu l’camp sans nous crier gare, la rose s’est trop ouverte, on veut l’attraper mais il est trop tard…
Trop tard. La vase s’arrête.
Dans le miroir, où sont les vingt ans ?
(Ses vint ans, c’était à Bruxelles. C’était le moment des cheveux trop longs, des lèvres violettes. Je n’ai pas interrogé les portiers du Grand Hôtel. Je n’ai pas besoin d’eux pour mesurer ce qu’il y avait de provocation dans ses outrances, et de colère aussi. Je pense à quelqu’un qui frappe du talon, pour écraser je ne sais quel animal. Dans ces temps-là, elle avait une grande énergie. Elle écartait les murs. Elle donnait des élans. On la suivait. Le premier cabaret où elle a chanté, dans la maison des peintres, à Boundall, c’est elle-même qui en était la directrice, qui tenait la caisse, qui vendait les boissons, qui engageait les numéros. Dans toutes les roulottes il y a un cocher. Elle s’était installée d’elle-même aux commandes. A vingt ans, lorsqu’on est une femme, pourquoi joue-t-on le rôle d’un homme ? A vingt ans, lorsqu’on est belle, pourquoi se défigure-t-on ? Il y a une chanson, une des premières qu’elle ait écrite, qui dit, avec un sourire : « J’ai troqué mes chaussettes blanches contre des bas noirs. » Si j’avais été un des messieurs en pyjama du Grand Hôtel, je ne pense pas que j’aurais su, mieux que les autres, entendre cette très courte plainte, comme de quelqu’un qui a froid : « Et ce besoin de tendresse que je trimabalais, l’ai changé pour des caresses, l’ai changé pour des baisers. » Tout ce temps des vingt ans de Bruxelles, c’est comme un voyage qui tourne sur lui-même à la recherche d’un soleil disparu.)
Sur le troisième ex-voto, il y a un feu.
Une maison, la nuit, dans la campagne. Dehors, il pleut, mais, dans la cheminée, le feu dresse sa haute barrière de chaleur. Celle qui avait froid est assise devant le feu. Elle n’a plus froid. Elle attend. Lorsque Pierre rentrera… Elle écoute la nuit dehors, et la maison autour d’elle, et le feu qui lui parle. Elle semble ne pas y croire. Il y avait tous ces voyages, toutes ces chambres d’hôtel l’une après l’autre, et maintenant une vraie maison, une maison ouverte et refermée, où il est permis de se reposer et d’avoir chaud. Que c’est beau cette pénombre, le ciel, le feu et l’ombre. Si beau qu’elle s’étonne, et tous ses ancêtres avec elle, tous les errants, tous les caravaniers. Est-elle vraiment à la fin de sa route ? Cette ville forte qui n’apparaissait que dans la musique, suffit-il vraiment de prononcer un nom d’homme pour qu’elle se dresse de toutes ses murailles tranquilles et qu’un feu s’y allume ? Pierre… Elle dit : Pierre, mais c’est un peu comme un rêve, comme un piège de la nuit. Avec le petit jour, il va s’effacer. Elle sursaute. Le silence, et puis un cri… Qui a crié ? Jusqu’à la fin elle aura peur de tout, jusqu’à ce que Pierre soit vraiment là, bien vivant, devant elle.
Cette chanson, la seule qui soit à l’image d’un amour heureux, est en même temps la plus tendue, la plus inquiète, la plus proche de la rupture. Devant le feu, il y a deux femmes. L’une qui dit oui au bonheur, à la chaleur, qui s’émerveille d’attendre Pierre et d’entendre enfin son pas dans le jardin. L’autre qui dit non, qui sait déjà qu’un soir Pierre ne rentrera pas, qui se souvient de la rose ouverte pour une seule nuit, et du bel âge qui passe, qui regarde le feu, qui n’accepte pas que l’amour cesse d’être un jour cette flamme haute, et qui a choisi de partir avant. C’est parce que je t’aime que je préfère m’en aller. Elle n’en veut pas de ces morts qui n’en finissent pas, de ces agonies, de ces flammes qui deviennent braises puis cendres. Elle a une trop haute exigence de l’amour pour accepter les lâchetés quotidiennes, les petites concessions, les prudences. La rose toujours. Et surtout, elle sait qu’au premier fléchissement de l’amour, c’est la haine qui se dresse. Le chien devient loup et montre les dents. Je ne veux pas, je t’aime. Des deux femmes, celle qui dit non gagne toujours. Elle refait ses bagages, reprend sa route. C’est Pierre, en rentrant, qui trouvera la maison vide.
(L’étudiant en droit de Bruxelles enlevait son manteau. Dans ses poches, il cachait des marionnettes. Il passait en première partie du spectacle. Elle aimait son numéro. Il remuait doucement les doigts et les poupées se mettaient à vivre. Quelque chose, en lui, laissait croire qu’entre ses doigts les fils d’une vie ne s’embrouillaient jamais. Un jour il parle de mariage. Elle dit : oui. Lorsque je lui ai demandé pourquoi, tout de suite elle a répondu : « Parce que je l’aimais. » Mais elle a ajouté : « Et aussi par défi. » Déjà elle sait que c’est impossible. Mais elle s’obstine. Il y a une famille. Il y a Bruxelles qui commence à parler. Il y a, à sa fenêtre, une dame qui crache. Elle se marie contre tous ceux qui la refusent. En noir. Le soir même, elle prend le train pour Paris. Seule.)
Sur la quatrième page, il y a des épées croisées.
Cet amour-là, c’est la guerre. Entends sonner les clairons. Oui, la guerre. Pour se donner raison. Comme les enfants qui se battent. Mais les armes sont nues. Elles blessent. La femme qui dit non, qui préfère s’en aller, elle est sincère lorsqu’elle avoue sa peur de voir se faner la rose. Mais ce n’est pas toute la vérité. Elle a peur aussi de se laisser vaincre. Elle entend mener le jeu jusqu’au bout. Si elle sent que la loi va lui échapper, si quelque part en elle un mouvement se fait pour se détourner des voyages, pour faire glisser vers d’autres mains le pouvoir, une sorte de panique la prend. Et de fureur en même temps. Elle se redresse et se bat. Contre elle-même. Elle devient l’homme. Tout ce qui ressemble à la soumission féminine, à l’obéissance, elle le refuse. Elle en a peur. Elle se bat très vite et très bien. De l’adversaire elle sait tout, et d’abord ses faiblesses. Elle n’hésite pas où frapper. Après elle se justifiera, mais après seulement. T’as voulu jouer à la guerre, contre qui et pour quoi faire ? Après, elle ira jusqu’à vouloir se faire plaindre. J’attends sur la plage déserte et je vis au creux du passé, je laisse ma porte entrouverte, reviens, nous pourrons la fermer. Après, elle se dira qu’elle souffre, et finira par le croire et bientôt souffrira vraiment. Il est paraît-il un rivage où l’on guérit du mal d’aimer, les amours mortes y font naufrage, épaves noires du passé. Cette souffrance-là, jusqu’à quel point n’y trouve-t-elle pas sa justification ?
Elle jette l’épée. Elle ne regarde pas celui qui meurt. Elle s’éloigne. Elle se dirige vers sa montagne noire. Une ombre la suit, docile. Lorsqu’elle a atteint son refuge, l’ombre se couche à ses pieds. Une ombre à tête de chien.
La solitude.