
Elle dit :
- Non.
Le régisseur la pousse vers le rideau. Elle fait signe qu’elle ne veut pas revenir saluer. Elle tremble.
Dans la salle, c’est un bruit de machoires et d’insectes. Comme une invasion de fourmis géantes, qui dévorent.
Elle a vraiment peur. Le régisseur insiste. Elle cède, écarte le rideau. C’est un long cri sur son visage. Elle recule. Il y avait comme un mur, un barrage qui retenait les eaux. Mais le barrage s’est rompu. Les eaux, libérées, jaillissent.
Elle referme le rideau. Les rongeurs reprennent leur travail de sape. (En fait, ils étaient deux mille à taper, du plat de la main, sur des tables. Au Palais d’Hiver, à Lyon. L’an dernier. Moi aussi, j’avais peur. c’était vraiment une violence sauvage.) Des fauteuils qu’on casse, dans les music-hall, c’est assez courant. Mais c’est toujours pendant le spectacle. Parce que la musique fait office de soufflet de forge, le métal peu à peu est chauffé à blanc, un moment vient où le point de rupture est atteint, l’hystérie se déchaîne. C’est la puissance des rythmes, le secret des envoûtements. Pour elle, c’est toujours après. Pendant qu’elle chante, tout est suspendu. Personne ne respire plus. (Les deux mille du Palais d’Hiver, je les ai longtemps regardés. D’habitude, ils boivent de la bière, ils asseyent des filles sur leurs genous. Ce soir-là : immobiles.) C’est l’oiseau devant le serpent : fasciné. C’est cet homme, la nuit, qui lâche le volant de sa voiture. C’est l’abandon à quelqu’un qui prend le pouvoir et qui règne. Mais, la conscience revenue, les rôles brusquement s’inversent. C’est exactement la révolution. D’autant plus violente, d’autant plus sauvage, qu’il faut rendre à celle qui a régné ses faiblesses de femme. Pendant son règne, elle a mené le jeu en homme, avec une force d’homme, une volonté d’homme. Elle a régné en Roi. L’ambiguïté, lorsqu’elle se dissipe, apparaît inacceptable.
- Je mets la table ici ?
La colère s’est apaisée. Les insectes ne dévorent plus. Ils attendent, derrière la porte des coulisses, en longue file patiente. Le régisseur a posé la table de biais, au milieu du couloir, près de la loge. Ils avancent, l’un après l’autre, le regard encore étonné. C’est après l’amour. Ils se demandent si tout était vrai, si cette main s’est bien posée sur eux. Ils tendent ce qu’ils ont : une pochette de disque, une page de programme, une feuille de carnet. Ils demandent une preuve. Une signature. Pour la toucher du doigt, de temps en temps, et se dire : « C’était bien vrai. »
Elle ne signe pas tout de suite. Elle les regarde d’abord, un à un. Elle cherche leurs yeux. Pour elle aussi c’est après l’amour. Elle dit à chacun, doucement :
- Merci.
C’est à la frange des deux mondes. Au passage des frontières. La porte de la loge est entrouverte. La rose achève d’y mourir, mais, dans le miroir, son reflet garde encore un reste de beauté. C’est le moment d’avant le réveil. Dans la rue, devant le théâtre, le dernier fidèle attend. Un inconnu, qui va d’une ville à l’autre, chaque fois qu’elle chante. Ce n’est qu’un visage dans l’ombre, jeune, avec des cheveux noirs. Jamais un mot. Jamais un geste. Rien qu’une sorte de sourire. Elle sort du théâtre, monte en voiture. Il la regarde s’éloigner. Puis il ferme les yeux. Avec lui, la dernière lumière s’éteint. Le monde bascule.
(Là encore, c’est un haussement d’épaules. Je le sais. « Vous n’allez tout de même pas nous faire croire… » Bien sûr que non. Il y a le métier, le vrai. Un métier acquis soir après soir, pendant quinze ans. Une science du geste, de l’éclairage, de la scène, de la mise en scène. Cette science-là n’a rien d’instinctif. Elle est voulue, contrôlée, profonde. Il y a l’équilibre du tour de chant, c’est vrai aussi. L’enchaînement des musiques, les repos à observer, les cassures, les coups de théâtre. Cela ne se fait pas dans l’inconscient. J’ai assisté à certaines répétitions de Bobino. C’était long, minutieux, précis, efficace. Il y a aussi la musique. Une certaine façon de développer les thèmes, d’y greffer des harmonies qui paraissent sonner faux et renforcent l’ambiguïté du climat. Il y a la voix. Un style de chant bien à elle, qui s’appuie sur les consonnes, qui accentue les effets. Elle nasille, et elle dente. Elle a beaucoup appris des gitans, des tziganes, des chantres de synagogue, des muezzins. C’est vrai, encore vrai, toujours vrai. Je suis le premier à reconnaître qu’on ne prend pas le pouvoir par hasard et sans armes. Elle possède des armes solides, dont elle se sert en vraie professionnelle. Mais je dis que cela n’explique pas tout. Devant les insectes rongeurs de Lyon, je m’interroge encore.)