Barbara ou Les Parenthèses

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Chapitre 3

Le miroir, la lampe et la rose.

Où qu’elle soit, dans les plus étroites coulisses, elle s’improvise une loge. Comme ces pièces fermées des églises où se prépare l’officiant. C’est là que le corps s’allonge, que les yeux, les lèvres, le visage entier se modifie. Longtemps avant d’entrer sur scène, elle s’y enferme. Seule. Elle se penche vers son miroir. La lampe l’éclaire de face. Le masque va naître. Pour un soir. Un temps très court. Le temps d’une rose.

- Que fais-tu ?
- Je joue.
Une petite fille, à Roanne. Quatre ans à peine. Agenouillée devant le lit de ses parents. Les mains sur le matelas.
- A quoi ?
- A la pianiste.

De l’autre côté de la porte, il y a des voix, des bruits familiers, d’autres chambres et, plus loin, toute une ville. Mais, dans cette chambre fermée, la musique silencieuse que ses doigts font naître en courant sur le matelas dressé autour d’elle comme une ville forte, avec des remparts, où elle a le droit de devenir une autre.

Dans le miroir de la loge, le crayon allonge les paupières, remonte les sourcils. La rose s’ouvre à la chaleur.

- Madame, je veux chanter.

De but en blanc, la porte à peine ouverte. Elle a appris qu’il y avait un professeur de chant, à trois maisons de la sienne, et elle a sonné. Elle a quinze ans. Elle est devenue grande, très belle, avec des cheveux à la taille. Elle ne sait pas si elle a une voix, du souffle, si elle est faite pour chanter. Elle sait seulement que la musique est un refuge. Un vrai. Il ne s’agit plus d’un jeu de petite fille. C’est comme dans les chasses, quand l’animal se jette dans l’étang et nage vers l’île, où il espère échapper aux chiens.

Dans le miroir de la loge, le masque est achevé. Qui saurait, même sous cette lumière crue, le reconnaître ? La rose est déjà dressée sur sa tige. Déjà condamnée. Morte cette nuit. Une autre demain s’ouvrira, dans une autre loge.

Longuement, maintenant, elle se coiffe.

Dans les chambres du Grand Hôtel, à Bruxelles, il y a des messieurs pas très jeunes avec des pyjamas. Ils entrouvent leur porte et regardent passer la crinière. Ils ont des mots tout prêts, mais ils n’osent pas sans servir. La crinière est sauvage, avec des reflets fauves. A la crinière, ils auraient le courage de dire : « Mademoiselle, il y a l’ourlet de votre robe qui pend, et votre bas qui se démaille, et votre lunette qui a perdu son verre. Ce sont là de petits malheurs, mademoiselle, de touts petits malheurs, et si faciles à réparer. Il suffirait d’un peu df’argent… ». Mais ils ne disent rien, referment leur porte, parce que si la crinière faisait volte-face, il y aurait soudain ce visage terrible, avec tout ce violet sur les lèvres, et ce même violet sur les ongles.

Dans les salles d’attente des gares de Bruxelles, il y a des femmes endormies qui vont avoir des enfants, mais qui n’ont pas d’argent pour les mettre au monde. Il y a des trains qui n’arrivent jamais, des nuits trop longues, des paroles qu’on ne contrôle plus. Derrière la Porte de Namur, il y a des maisons, des filles sur le trottoir, une forte femme au coeur de bon chien, qui cache son argent sous les lames du parquet, et lorsqu’elle a passé la journée à boire, elle se met à crier : « Tu ne m’as pas payé ton loyer, petite… », et il faut soulever les lames du parquet pour lui prouver qu’elle se trompe. Il y a des peintres dans une seule maison trop grande, beaucoup de peintres, tous ensemble, avec un piano égaré dans un atelier, blanc comme un cheval de manège, et des femmes en vison qui s’installent à califourchon sur des caisses et demandent des chansons à la carte. Il y a un jeune homme qui fait son droit et, lorsqu’il ouvre son manteau, il en tombe des marionnettes. Il faudrait un grand incendie. Il faudrait que Bruxelles flambe, et du milieu des cendres le phénix renaîtrait, avec un petit visage maigre, des cheveux ras, des yeux à fleur de tempe. Il reprendrait son vol, viendrait se blottir dans les chambres de la rue Guénégaud, et ceux qui l’auraient aimé autrefois, le regarderaient de tout près, secoueraient la tête, et ne le reconnaîtraient plus.

Dans la loge fermée, c’est le corps maintenant qui se transforme. Une longue robe noire, qui se confondra tout à l’heure avec le noir des rideaux de scène, et le noir du piano, effaçant tout, ne laissant apparaître à la lumière qu’un visage d’ivoire, une main d’ivoire, comme ces toiles peintes des photographes de fêtes foraines qui ont juste un trou pour passer la tête - et l’image ainsi apparue, à qui appartient-elle ?

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