Barbara ou Les Parenthèses

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Chapitre 9

Dans la nuit de la scène, lorsque s’élève la voix de la solitude, quelqu’un est debout entre les rideaux.

C’est sur cette montagne-là que tout s’achève. C’est ici sa seule vérité. 

Je l’ai regardée lorsqu’elle a quitté sa loge, lorsqu’elle a mis la clef sous la porte, lorsqu’elle s’est avancée vers la scène. Elle courbait le dos. Elle avait cette besace sur les épaules, tout cet amour à donner, tout cet amour à attendre. Elle marchait lentement. C’était comme un long désert. Je l’ai regardée sans qu’elle me voie. Elle était devenue aveugle. Ou plutôt la femme qui marchait ainsi était une autre. Elle ne savait rien de ce qu’avait pu dire, et faire, et connaîtrecelle qui était enfermée maintenant dans la loge, accrochée à un cintre, dans un placard, comme une robe qu’on a enlevée, comme une marionnette qu’aucune main ne fait plus tenir droite. Je le répète : c’est ici qu’elle devient elle-même. C’est ici sa seule vérité.

Depuis qu’elle s’est mise en route, depuis l’enfance, elle sait que toutes ces fuites et ses fugues sont vaines. Vaines toutes ces haltes dans des maisons rassurantes, devant des feux de bois. Vains tous ces visages de l’amour, tous ces : « Je t’aime » chantonnés du bout des lèvres, comme des romances. Elle aurait bien voulu. Et c’est vrai. Elle y pense une dernière fois, très vite. Elle aurait bien voulu avoir des enfances paisibles, et grandir au soleil, et n’être pas une rose qui meurt sans cesse pour renaître, mais un arbre. Un arbre qui pousse profond ses racines, qui a trouvé sa terre une fois pour toutes et qui n’en bouge plus, qui déplie ses branches et ses feuilles, de plus en plus haut, de plus en plus loin, pour que son ombre grandisse et que d’autres enfants à leur tour viennent s’y abriter. Elle aurait bien voulu que ses familles ne lui versent pas dans le sang ce poison des voyages. Elle y pense, une dernière fois, très vite, en redressant les épaules. Et elle entre en scène.

C’est enfin l’amour. Dans cette nuit-là. Sous cette lumière-là. L’amour sans bataille, sans épée. L’amour de toutes les impudeurs, et de tous les secrets. Livrée toute entière. Nue. Une présence invisible, une ombre dans l’ombre, qu’on interroge et qui répond, à qui on donne tout sans rien exiger, à qui on offre ses blessures, jusqu’aux plus secrètes, sans se plaindre, et sans se faire plaindre, seulement pour qu’elle sache. Une ombre laquelle on n’a pas la force, ou l’envie, ou même la possibilité de jouer. Une ombre à qui on a donné rendez-vous, et qui a été fidèle, qui est venue, sans arrière-pensée, sans jeu à jouer elle non plus. Une ombre qui sait qu’il n’y a d’amour que dans la vérité, et qui est venue pour l’amour.

(Des images très vite, pendant qu’elle chante. Sur une chaise, dans mon bureau, toute en noir, la première fois que je lui ai parlé. Elle partait pour Monte-Carlo, chanter au Sporting. Elle ne comprenait pas pourquoi je lui proposais d’y aller. Elle disait seulement : « J’aime qu’on soit gentil avec moi. » Un matin, devant chez Moineau, rue Guénégaud. Elle marchait pieds nus. Elle disait : « J’avais une chambre ici. Le patron était doux. Je l’appelais « gling-gling » à cause du bruit de son tiroir-caisse. Il faisait du couscous. Pendant que je chantais, les chattes mettaient bas. » Un soir à Romans, dans les coulisses d’un cinéma où le piano perdait de temps en temps une planche : « Bien sûr, il y a les hôpitaux, les malades, je sais bien. Et c’est beaucoup plus important. Mais pour moi… » Cette phrase aussi : « Longtemps, je me suis trouvée laide. » Et elle s’enlaidissait avec acharnement. Et c’est vrai qu’un visage n’est vraiment beau que dans l’amour. Il faut bien en parler de toutes ces années, où elle s’acharnait, à en perdre les forces. On la connaissait, bien sûr. Mais quelques uns. Les fidèles. A l’Ecluse et ailleurs. Une poignée. Cela fait une chaleur. Cela ne fait pas un succès. Et si elle s’acharnait, ce n’était pas pour le succès lui-même, pour ce qu’il représente : l’argent, les journaux, les affiches. C’était pour l’amour. Parce que c’était pour elle le seul possible. Le soir où elle l’a enfin rencontré… C’était à Bobino, le 15 septembre 1965. Cette date-là, je la donne. C’est une clef. Après avoir dit : je t’aime, elle a entendu l’ombre dans l’ombre qui lui répondait. Elle a su qu’il n’y avait plus à « mentir d’amour », que son voyage était achevé.

Pour la première fois elle quitte son piano. Elle se lève. Elle traverse son jardin de silence.  Elle s’avance vers l’ombre et la regarde dans les yeux. Elle s’émerveille. Elle ne parvient pas à y croire encore. Mais il n’y a plus deux femmes en elle. Celle qui disait non a disparu. Elle se penche. Elle commence à sourire. Du plus loin que me revienne l’ombre de mes amours anciennes, du plus loin, du premier rendez-vous. Elle s’assied sur le bord de la scène. Ce feu-là, cette cheminée-là, cette maison-là, c’est sa récompense. Elle tend la main. Cette flamme ne brûle pas, ne blesse pas. C’est une flamme heureuse. Du plus qu’il m’en souvienne, si depuis j’ai dit : « Je t’aime », ma plus belle histoire d’amour, c’est vous. Elle ferme les yeux. Elle repense à tout ce temps qu’il a fallu attendre. A tout ce qu’elle a fait pour tromper son attente. C’est vrai, je ne fus pas sage… Elle n’a pas honte de le dire. Elle n’a honte de rien. La marque de l’amour, c’est que la honte y est inconnue. Et de toute façon, c’est fini maintenant. Il n’y a plus besoin de guerriers de passage. Elle sourit toujours. Elle a envie de se plaindre un peu, mais doucement : elle fut longue la route, mais je l’ai faite la route, celle-là qui menait jusqu’à vous. Elle ne savait pas que c’était si simple et si reposant, lorsqu’on dit la vérité, d’être cru. Ce fut un soir en septembre… Elle pose sa main sur le bois de la scène. Elle reconnaît son quai d’amarrage, sa chambre fermée, son lit pour dormir.

J’avais fini mon voyage
Et j’ai posé mes bagages


Elle se tourne un peu et regarde. La solitude à tête de chien a disparu en rampant.

Quelqu’un est là, debout entre les rideaux. Quelqu’un à qui elle peut enfin sourire. A travers tant d’années effacées, elle sourit à son père.

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